Jean-Jacques Ader,13 avril 2026
Le travail photographique de Hiroshi Sugimoto explore, avec une patience d’orfèvre, les limites de la représentation visuelle. Son oeuvre se développe entre imaginaire conceptuel et rigueur picturale, en définissant même les fonctions de la photographie. Elle dialogue aussi bien avec la peinture lettrée japonaise qu’avec les abstractions de la seconde moitié du XXe siècle, dont Pierre Soulages, qui reconnaissait lui-même que ses outrenoirs résultaient d’une même obsession pour le temps et l’espace, l’ombre et la lumière.
Né en 1948 à Tokyo, formé à la Saint Paul’s University puis au Center College of Design de Los Angeles, le photographe s’installe à New York en 1974. Depuis, il vit entre les États-Unis et le Japon, où il fonde en 2009 la Odawara Art Foundation, sur les lieux où, enfant, il voit apparaître l’océan et son horizon pour la première fois.
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| H. Sugimoto, Lake superior Eagle river 2003, Seascapes |
L’oeuvre de Sugimoto a été, et est exposée dans les musées les plus prestigieux dans le monde ;dernièrement au Château de Versailles en 2018 ; à la Hayward Gallery de Londres et au Benesse
Art Site de Naoshima (Jp) en 2023 ; au Sainsbury Centre à Norwich (UK) et à Gyre, Tokyo en 2025 ;
à l’Ebara Hetakeyama Museum of Art de Tokyo, en 2025 ; au Parish Art Museum, Water Mill, NY, bientôt au Singapore Art Museum et au National Museum of modern Art de Tokyo en 2026.
Parmi ses séries fondatrices, Theaters initiée en 1978, tient lieu de manifeste. Pendant quarante ans (!) l’artiste photographie des salles de cinéma à travers le monde selon un protocole immuable :
il ouvre l’obturateur au début de la projection et le referme au générique final. L’écran, saturé par la durée totale du film, devient un rectangle blanc d’une intensité presque mystique, que l’artiste décrit comme « l’excès de lumière illuminant l’obscurité de l’ignorance ». De cette surface irradiée se détache des architectures baroques, ou Art déco, qui l’encadrent. Le critique James Attlee y voit l’équivalent visuel du satori, cet éclair d’éveil dans la pensée bouddhiste. Hiroshi Sugimoto précise : « Je me rendis compte que j’avais sous les yeux, extériorisée sur le négatif, mon exacte vision intérieure. Cette image n’existait pas dans la réalité, je ne l’avais pas vue non plus de mes yeux. Qui, alors, l’avait vue ? Je crois que c’était l’appareil photo lui-même. »
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| H. Sugimoto, Akron civic Ohio, Theaters |
Ce rapport à la mémoire et au temps affleure aussi dans Pine Trees (2001), relecture photographique des Paravents de la forêt de pins de Hasegawa Tohaku. Selon la tradition du
honka-dori « reprendre la mélodie » qui permet de réinterpréter une oeuvre, Sugimoto compose, à partir d’arbres minutieusement observés, un vaste diptyque de douze images : « Ce n’est qu’au dernier point de fuite de la perspective au Japon, le palais impérial, dont la nature soignée est le summum de la beauté artificielle, que j’ai trouvé l’image de pin que j’attendais. Après avoir étudié chacun des pins se courbant gracieusement dans tous les sens, j’ai composé de manière synthétique cette paire imaginaire de paravents à six panneaux. Voici donc une peinture en photographies, bien que le site photographié échappe à tout emplacement réel. C’est partout et nulle part, une fiction d’idéalisation picturale, tout comme l’était l’original».
La ligne de l’horizon, chez lui, rejoint la mémoire ancestrale. Les Seascapes, montrés notamment en 2012 à la Pace Gallery en regard des toiles tardives de Mark Rothko, réduisent le monde à deux bandes, mer et ciel. Par le long temps de pose, le paysage frôle l’abstraction. « Depuis plusieurs décennies, je crée des paysages marins. Je ne décris pas le monde en photos. J’aime plutôt à penser que je projette mes paysages intérieurs sur la toile du monde : ciels se transformant en rectangles lumineux, eau en train de se fondre en rectangles sombres fluides. Et puis, en regardant les tableaux de Mark Rothko, j’ai vu comme la marque d’un horizon sombre, coupant. C’est alors que j’ai réalisé que les tableaux sont plus véridiques que les photographies et les photographies plus illusoires que les tableaux. »
Plus récente, la série Brush Impression fait dialoguer la chambre noire avec la calligraphie, en écho aux noirs vibrants de lumière de Pierre Soulages. Sur des papiers photos altérés l’artiste peint dans le noir, au pinceau imbibé de révélateur, des idéogrammes qui, après exposition, apparaissent sur le papier.
L’exposition du Musée Soulages, en collaboration directe avec son studio new-yorkais et conçue par Sugimoto lui-même, entre en interaction à plusieurs reprises avec certaines pièces du peintre français. Se déploie ainsi une promenade à l’esthétique philosophique, événement rare en France
où l’oeuvre de l’artiste japonais avait rarement été montrée avec une telle ampleur contemplative.
Jean-Jacques Ader
Hiroshi Sugimoto ; « Honka dori – reprendre la mélodie » du 11 Avril au 13 Septembre 2026
Musée Soulages de Rodez - France https://musee-soulages-rodez.fr/
Publication du catalogue de l‘expo Par L'Atelier EXB/Musée Soulages.


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